Pleurotus dryinus (Pen. ex Fr.)Kummer var. luteosaturatus Malençon var. nov. (1954)

Un ancien article exhumé des archives du CEMA mais qui mérite bien une remise en ligne :

Pleurotus dryinus  (Pen. ex Fr.)Kummer var. luteosaturatus Malençon var. nov. (1954)

Un pleurote et des cèdres : une prospection dans le Moyen-Atlas Marocain.

Cette chaîne montagneuse à la latitude basse occupe du  sud-ouest au nord-est une position intermédiaire entre l’Océan atlantique et le Sahara. Dominant la large plaine de la Meseta (plaine continentale comportant quelques reliefs érodés) que se disputent  les deux villes royales de Meknès et Fès, cette puissante dorsale avec ses 3000 m d’altitude  reçoit les vents dominants du noroît atlantique, (1500 à 2000 mm de précipitation annuelle) et assure ainsi un domaine privilégié où se groupent les forêts des étages humides et sub-humides.

La partie nord-ouest, zone tabulaire formée de causses calcaires constitués d’une couverture peu épaisse datant du Jurassique inférieur est parsemée de cônes et coulées volcaniques récents.

La portion sud-est, plissée, présente la même morphologie que le Haut-Atlas (succession de crêtes et de cuvettes).

carte maroc

Au cœur de ce Moyen-Atlas, deux villes sont remarquables :

  • Ifrane à 1650 m d’altitude, au cœur d’un relief karstique (rochers ruiniformes caractéristiques d’une érosion par dissolution) fait de causses volcaniques arides contrastant avec de nombreuses dolines aux eaux claires et pures, largement dominés par le Quercetum ilicis (phytocoenose liée au chêne vert). Ifrane, « les grottes » en langage berbère, avec ses tuiles rouges et ses cheminées cigognées à l’alsacienne, se présente comme la « Suisse marocaine ». C’est la deuxième station de sport d’hiver du Maroc.Planche1
  • Azrou (1520 m) petit village berbère devenu bourg aux charmes multiples et aux tuiles vertes vernissées, à peine à 17 km d’Ifrane, se niche au pied de la forêt de cèdres (une des mieux conservées au monde et la plus belle du Maroc) et des hautes plaines d’altitude. Ces dernières sont parsemées de cônes volcaniques du quaternaire, eux-mêmes coiffés de cèdres qui culminent à 60 m et peuvent être âgés de 600 ans.

Le cèdre de l’Atlas, Cedrus atlantica (Manetti ex Endl.) Carrière, 1855, est une espèce montagnarde qui s’étend de l’étage méditerranéen, à l’étage oroméditerranéen extrêmement froid du Haut-Atlas. Son optimum climatique se situe de 1500  à 2000 m.

planche-3

Il trouve dans cette région du Moyen-Atlas, ses besoins en humidité. Apprécié depuis l’antiquité puisque réputé imputrescible (menuiserie et ébénisterie), il redoute la sécheresse mais s’accommode de sols très divers. Calcaires, dolomies, basaltes, shistes ou grès blanc Arbre majestueux au fût droit, souvent en chandelier il présente une silhouette altière qui étale une ramure tabulaire très caractéristique. Essence de lumière, il permet la croissance en sous-bois de nombreux chênes verts (Quercus ilicis), de plus rares chênes zeen (prononcer zen) (Quercus canariensis, chêne de la section mesobalanus), et de chêne Tauzin, ainsi que de pivoines sauvages. En haute altitude le sous-bois est infiltré d’une prairie dense de graminées, mélée de genévriers oxycèdre ou thurifère.. (Mohamed Abourouh)***, ainsi qu’une prairie dense de graminées. Malheureusement le surpâturage des troupeaux de caprins menace ces graminées qui sont peu à peu remplacées par des plantes toxiques, les euphorbes.

planche-2

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Le cèdre de l’Atlas s’associe symbiotiquement avec des champignons mycorhiziens

C’est dans cet écosystème bien particulier des forêts de cèdres d’Azrou, sous l’œil débonnaire des singes Magot ou Macaque de barbarie, (Macaca sylvanus), espèce endémique nord-africaine, de Gibraltar à l’Algérie, très social et actif le jour, qu’un imposant champignon sur souche de cèdre a attiré mon attention.

Description macroscopique :

  • Chapeau 12 cm de diamètre, très charnu, élastique ; marge lisse fortement enroulée. Revêtement sec, fissuré (sécheresse) tomenteux, squamuleux, jaune citrin.
  • Stipe très excentré, flexueux, profondément incrusté dans la souche, difficilement détachable de son support, sans cassure. Robuste et plein, de même couleur sulfurin, il ne porte pas de trace d’anneau.
  • Lames, de couleur citrin vif, peu serrées, inégales, largement décurrentes sur le pied où elles dessinent un réseau marqué, large et interveiné.
  • La texture est étonnamment ferme et élastique.
  • Il se dégage une odeur puissante de farine fraîche.
  • Le chapeau, les lames, le pied et la chair sont concolores, comme saturés de jaune « saturatus »

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Description microscopique : 

de Jacques Beck Ceccaldi, réalisée sur exsiccata (n° d’identification, Ma 002-2010, conservé au siège du CEMA) et étudiée dans l’eau et le rouge congo SDS :

  • Basides de grande taille, (50×10 µm) clavées, tétrasporiques, stérigmates longs (5 à 7 µm).basides_WEB
  • Spores hyalines, lisses, en cylindre, présentant une large vacuole (11×5,5 µm).spores_WEB
  • Poils d’arête des lames en forme de basides irrégulières à col filiforme, au sommet renflé en bouton.
  • Revêtement piléique formés de poils dressés et plutôt réguliers.pileus_WEB
  • Sur l’arête nous avons observé des « poils à apex recouverts d’une guttule, qui sont des toxocystes , typique des Pleurotus », petites formations nématicides, qui tuent les nématodes par contact  « Elles semblent jusqu’à présent caractéristiques des Pleurotus, et seraient des « ancêtres » des gliosphex des Hohenbuehelia (les Hohenbuehelia étant les cousins les plus proches des Pleurotus dans la phylogénie). Chez les pleurotes les toxocystes sont fréquents sur les mycéliums, mais très rarement observés sur les carpophores, Les dessins de Malençon représentant ceux des lames de Pleurotus ostreatus sont une observation particulièrement remarquable. » (PAM)**
  • A titre de comparaison la planche suivante représente ces mêmes formations sur Hohenbuehelia.(JBC)***
  • HOHENBU EXTRÉMITÉS 4_WEB

L’aspect macroscopique et le substrat (souche) nous amènent facilement vers la famille des Pleurotes, confirmé par l’étude microscopique. Une première approche conduit à Pleurotus dryinus, qui est une espèce entièrement blanche et croit sur chêne (drûs = chêne) En fait nous sommes en présence d’une variété de ce Pleurotus dryinus variété luteosaturatus (luteo = jaune), exclusif du cèdre.

L’appellation correcte est donc Pleurotus dryinus  (Pen. ex Fr.)Kummer var. luteosaturatus Malençon var. nov. (1954)

Malençon, dans son ouvrage « Flore des champignons supérieurs du Maroc », tome II 11975, le qualifie de rare et insiste sur sa localisation nord-africaine. Il s’agit ici d’un champignon remarquable, qui semble n’avoir jamais été observé depuis sa publication, et qui paraît endémique des forêts de cèdres du Moyen-Atlas, sur souches et racines de cèdres.(PAM)**

Notre Pleurote est donc étroitement lié au cèdre. Pourtant, ce dernier subit la pression des humains (exploitation forestière heureusement régulée, sauf par les nomades qui calcinent le cœur afin d’abattre plus facilement le spécimen), des singes Magots, agiles herbivores friands des jeunes pousses sommitales qu’une modification de leur régime alimentaire amène à décortiquer aussi l’écorce des jeunes pousses, des chenilles processionnaires (rarement vues à cette période de mai) et enfin du réchauffement climatique (destruction du manteau forestier sur les cratères volcaniques, sur le revers atlasique oriental)

Dernier hommage à cet arbre « seigneur de l’Atlas » : le doyen des cèdres a été abattu au début du 20° siècle. Il était âgé d’au moins 980 ans !

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Référence :

** Pierre-Arthur Moreau  Dépt de Botanique. Faculté des Sciences pharmaceutiques et biologiques. Université Lille 2

*** Mohamed Abourouh. Centre de Recherches Forestières. Rabat. Maroc.

**** Jacques Beck Ceccaldi (études de microscopie).

Bibliographie : :

-Flore des Champignons Supérieurs du Maroc. G Malençon et R. Bertault

-Tome 1  Faculté des sciences de Rabat. 1970

-Tome 2.Travaux de l’Institut Scientifique Cherifien et de la Faculté des Sciences de Rabat.1975

-Complément à la Flore des champignons Supérieurs du Maroc 2009. Confédération Européenne de Mycologie Méditerranéenne. Nice. 2009

-Révision des « Pleurotacées » I. Flore des champignons supérieurs du Maroc, tome II. Pierre-Arthur Moreau p.547.

Maroc 163_WEB

J.B.


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